La lecture de contes aux enfants d'âge préscolaire : un bon départ

par Katherine Grier

Les 15 ans que j'ai passé à raconter des histoires (surtout des contes populaires) aux enfants et aux adultes ont été ponctués de perles rares qui ont fait ressortir toute la puissance et la valeur de cet art ancien.

"Je terminais l'histoire des Trois petits cochons avec un groupe d'enfants de trois et quatre ans. Au moment où le loup descend la cheminée et tombe dans le chaudron du troisième petit cochon, une fillette d'une propreté immaculée et à l'air distingué s'est écriée, pleine d'émerveillement : «C'est la plus belle partie de l'histoire!"

Un père seul peu fortuné, client de la Société d'aide à l'enfance et ancien consommateur de cocaïne, était inscrit au Mother Goose Enrichment Program (précurseur du Parent-Child Mother Goose Program(1) dans l'espoir de sauver sa relation fragile avec ses trois petits garçons. Nous faisions un exercice dans lequel les parents sont appelés à découvrir et à visualiser l'histoire racontée dans la comptine. Soudainement, après des semaines de frustration, l'homme s'est exclamé devant tout le groupe : «Ça y est! je peux voir ce qui se passe dans ma tête!"

Je racontais une histoire à un groupe d'élèves de 12e année d'une école secondaire de Scarborough. En entrant, les garçons affichaient un air fanfaron comme si rien ne pouvait les atteindre et comme s'ils jugeaient les histoires trop enfantines pour eux. Je me demandais ce qui avait bien pu me pousser à me mettre dans une telle situation et si j'allais m'en sortir indemne. Quelle ne fut pas ma surprise de voir tomber un à un les masques de dureté recouvrant leur visage à mesure qu'opérait la magie de l'histoire."

Une jeune mère peu scolarisée et ayant une faible estime d'elle-même participait au Parent-Child Mother Goose Program avec une enfant de trois ans particulièrement difficile et un mari violent à ses heures. Elle nous a un jour confié que lorsqu'elle avait peur d'être dépassée par les événements, elle se rendait à la salle de bain où elle se racontait l'histoire du voyage intérieur d'une jeune femme, qu'elle avait entendue dans le cadre du programme, et que cela l'aidait à tenir le coup."

1. Le Mother Goose Enrichment Program était un projet pilote mis en oeuvre par la Société d'aide à l'enfance (SAE) de la région métropolitaine de Toronto. Il était offert par des conteurs ayant de l'expérience dans le domaine de la psychologie, du service social et de l'enseignement. Les clients de la SAE venaient jouer avec leurs jeunes enfants et leur récitaient des comptines pour renforcer leurs liens familiaux. Le personnel racontait aussi des contes populaires aux parents sur des sujets qui les préoccupaient. Une fois épuisés les fonds alloués au projet, deux enseignantes qui avaient participé au projet pilote ont repris le programme pour l'étendre à la collectivité sous le titre de Parent-Child Mother Goose Program. De nombreux projets s'y rattachent actuellement dans la région métropolitaine de Toronto.

Les histoires se présentent sous diverses formes allant des comptines les plus simples aux contes folkloriques ou populaires et aux mythes élaborés, comportant plusieurs niveaux d'interprétation. D'une certaine manière, elles nourrissent notre imaginaire et arrivent à nous enchanter tous tant que nous sommes, des plus jeunes aux plus âgés. Quand on naît sous une bonne étoile, on découvre les plaisirs de l'écoute dès le plus jeune âge. Les avantages sont multiples et durables.

Toutefois, nous vivons dans un monde où, en dépit du regain d'intérêt pour les contes, il est rare que l'on s'entende raconter tout haut une histoire (sauf celles relatant une expérience personnelle). On a plus de chance de se faire lire une histoire (une expérience certes fabuleuse, quoique différente) et davantage encore, d'entendre raconter des histoires à la télévision. Comme on le verra, il y a une foule de bonnes raisons, quand on vit ou travaille avec de jeunes enfants, pour ajouter à son programme d'activités quotidiennes des histoires et des jeux basés sur le langage oral. Si, comme beaucoup d'autres, vous reculez devant la perspective de raconter des histoires, continuez à lire cet article. Il se peut que certaines de vos inquiétudes, - si vous allez vous rappeler de l'histoire jusqu'au bout, si vous allez capter l'attention des enfants, si vous ne serez pas trop nerveuse pour maintenir votre élan sans le support d'un livre - s'évanouissent; vous vous sentirez dès lors inspirée et tentée par cet art ancien qui fera des merveilles, tant pour vous que pour les enfants dont vous avez la garde.

Quel genre d'histoires devrait-on raconter?

Tout d'abord, il faut trouver l'histoire qui convient aux enfants dont on a la garde. Les premières histoires que les enfants semblent apprécier, à l'âge de deux ans environ, sont construites sur un mode très simple de répétition, où la même chose se reproduit sans cesse à l'exception d'un détail qui change chaque fois. L'énorme navet, un conte folklorique russe repris dans de nombreuses collections et livres d'images, est un bon exemple de ce genre d'histoire. Le problème est de savoir comment faire pousser un gros navet; on fait appel à tour de rôle à une série de personnages et d'animaux, mais c'est lorsqu'une petite souris prête main-forte à l'équipe que l'on voit enfin le navet sortir de terre. Rien de très menaçant ou de très surprenant dans l'histoire. Les énigmes et les surprises de tous les jours sont suffisamment intrigantes pour les petits enfants. L'histoire permet souvent aux enfants de participer à l'action soit en ajoutant des effets sonores ou en accompagnant la narration d'un chant ou d'un refrain ce qui, en retour, favorise l'écoute active. Tout ceci présente énormément d'intérêt pour les tout-petits.

En grandissant et en acquérant de l'expérience, vers l'âge de deux ans et demi ou trois ans, les enfants commencent à aimer les histoires dont la structure est un peu plus complexe et dont l'intrigue est plus surprenante. Les bonnes vieilles comptines mettant en scène trois personnages commencent à leur plaire, comme Les trois petits cochons, Les trois biquets, Boucles d'or et les trois ours, etc. Beaucoup de ces histoires mettent en scène des petits personnages aux prises avec des géants, des lutins et des loups qui les affrontent alors qu'ils tentent de trouver leur place dans le monde. En langage symbolique, ces histoires rassurent les enfants en leur montrant qu'eux aussi grandiront en sagesse et pourront se mesurer aux épreuves de leur vie. La répétition du procédé peut sembler ennuyeuse aux adultes, mais elle permet aux petits enfants, pour qui le monde est nouveau, de vérifier la véracité de leurs prédictions. À l'âge de quatre ou de cinq ans, les enfants continuent à apprécier les contes populaires, mais ils les aiment plus longs et plus complexes.

À partir de deux ans et demi ou trois ans, les enfants aiment souvent écouter des histoires sur leur propre passé (y compris leur passé récent, comme la semaine précédente) et sur leurs amis et leur famille. «Raconte-moi la fois où ...», demanderont-ils. Il n'est pas nécessaire de peaufiner l'histoire mais ajoutez-y de la couleur et des sons et posez des questions de pure forme («Et qu'est-ce qu'ils ont vu?») et des pauses très expressives, qui font la joie des petits.

Trouver de bonnes histoires à raconter

Le fait de savoir quel genre d'histoire il vous faut vous rendra la tâche beaucoup plus facile. Cependant, il n'y a qu'une façon de procéder pour trouver ce dont vous avez besoin, c'est la recherche. Les listes d'ouvrages sont utiles, comme celles contenues dans cet article ou dans les livres portant sur la narration. Les rayons de la bibliothèque réservés aux contes populaires constituent un bon point de départ. Durant votre recherche, gardez à l'esprit les remarques suivantes :

Comment apprendre une histoire

Les conteurs utilisent différentes techniques pour mémoriser leurs histoires. Il y en a qui lisent l'histoire ou qui l'écoutent à plusieurs reprises, en s'exerçant à la raconter. Certaines personnes enregistrent l'histoire sur bande magnétique et la réécoutent de nombreuses fois. D'autres dressent le plan de l'histoire sous forme de diagramme en établissant une correspondance entre les principaux événements.

Quant à moi, je procède par étapes :

Après avoir franchi toutes ces étapes, j'ai passé suffisamment de temps à penser à l'histoire pour pouvoir la raconter non pas de mémoire, mais plutôt comme si j'avais été témoin des événements. Les seules parties que je mémorise sont les chants et les refrains qui sont essentiels au déroulement. Je m'assure aussi de bien savoir comment attaquer et conclure le récit parce qu'il est très facile de s'embrouiller en partant ou en terminant et de devoir patauger pour se rattraper. J'utilise la même démarche pour toutes les histoires, qu'elles aient la simplicité des berceuses enfantines ou la longueur et la complexité des récits pour adultes.

Comment raconter une histoire

  • L'essentiel semble être de faire confiance à l'histoire, de l'aimer et de rester à l'intérieur d'elle (il faut éviter d'analyser ses talents de conteur, par exemple). Les auditeurs le sentent, si l'histoire est vraie pour vous. Si elle l'est, elle le sera pour l'auditoire aussi.

  • Il est important de découvrir votre propre style de narration et de ne pas imiter celui de quelqu'un d'autre. Il y a de bons conteurs qui demeurent très sobres alors que d'autres adoptent un style très théâtral. Certains changent de voix selon le personnage qu'ils incarnent tandis que d'autres ne modifient que leur ton de voix. L'important, c'est d'être vous-même.

  • Si vous êtes très nerveuse, raccrochez-vous aux paroles d'introduction que vous aurez soigneusement préparées pour démarrer. Au moment où vous atteindrez le cur de l'histoire, votre plaisir et celui de votre auditoire seront probablement tels que vous n'aurez pas de mal à poursuivre jusqu'à la fin.

  • Si vous perdez soudainement le fil, rappelez-vous que vous avez passé beaucoup de temps à habiter cette histoire de sorte qu'elle est devenue pour vous comme un souvenir à évoquer. Replongez-vous dans ce souvenir, resituez-vous par rapport à lui et vous serez capable de continuer.

    En quoi le fait d'entendre des histoires est-il bon pour les enfants?

    Lorsque quelqu'un raconte tout bonnement une histoire, un lien direct se crée entre cette personne et son auditoire. Rien ne vient troubler ce rapport. Le contact visuel est constant. L'histoire émane de l'esprit de la personne qui la raconte et ne s'adresse qu'à ceux qui l'écoutent.

  • Conseils sur la manière de raconter des histoires à des groupes de jeunes enfants

  • Les enfants ne peuvent pas apprécier les histoires s'ils n'ont pas appris à écouter. Si vous avez l'impression que certains enfants ont peu l'habitude de l'écoute, partez d'un peu plus loin et utilisez des comptines avec des mouvements pour les initier au plaisir de l'écoute. Ces comptines sont courtes et elles renferment la promesse d'une formule clé qui aide à soutenir l'attention des enfants.

  • Il arrive souvent, lorsqu'un enfant interrompt une histoire, qu'il en devine l'étape suivante. Essayez d'intégrer l'interruption à l'histoire en disant, par exemple : «Voilà, c'est exactement ce qu'elle a fait. La petite fille a gratté l'allumette ...». Vous pourrez parler des règles de l'écoute une autre fois.

  • Si un enfant interrompt sans cesse l'histoire pour parler d'autre chose avec un voisin, arrêtez-vous, fixez l'enfant ou les enfants et dites-leur : «Je ne peux pas continuer à raconter (ou à lire, selon le cas) si vous continuez ainsi.» La plupart du temps, ce genre d'intervention suffit. Sinon, essayez de déplacer un des enfants. S'il y a d'autres adultes dans le groupe, demandez-leur de s'asseoir tout près et d'insister gentiment mais fermement pour que ces enfants se taisent et laissent les autres écouter. Les adultes devraient aussi donner l'exemple en ne parlant pas ou en évitant de préparer leur classe à l'arrière de la salle.
  • Le processus n'est cependant pas à sens unique. La réaction des auditeurs se répercute sur la narratrice qui pourra en conséquence modifier l'histoire ou sa façon de la raconter. L'expérience est personnelle, directe et immanente. Elle réussit à capter l'attention des auditeurs même les plus réticents et elle renforce la relation entre la narratrice et son auditoire.

    C'est un processus qui est aussi très actif si on le compare, par exemple, au fait de regarder la télévision. Le spectateur d'une émission de télévision est le dépositaire d'une image et d'une histoire qui se présentent dans une forme fixe impossible à changer, peu importe sa réaction. Par contre, la personne qui écoute une histoire ne reçoit du narrateur que des paroles auxquelles elle doit donner vie dans son propre esprit et qu'elle doit teinter de son expérience. Elle doit faire appel à son imagination qui, à force d'être tenue en alerte, se développera de plus en plus.

    Nous avons déjà parlé du rôle des histoires bien faites pour les enfants et de l'effet qu'elles peuvent avoir sur eux en les accompagnant dans leur découverte incessante de leur moi et du monde qui les entoure. Les histoires confirment leurs observations et leurs sentiments en mettant en scène, parfois de façon réaliste et parfois sous forme symbolique, des situations et des dilemmes qui leur sont connus. D'une manière ou d'une autre, elles touchent à l'essence de la vie et de l'humanité.

    Finalement, tout ceci contribue au développement de solides compétences préparatoires à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Les enfants qui vivent ce genre d'expérience savent par la suite qu'il est bon d'écouter, et que les histoires de toutes sortes sont agréables à entendre. Ils savent que les histoires et les comptines ont des structures prévisibles avec lesquelles il est possible de jouer. Une fois ces connaissances et ces expériences acquises, l'étape suivante, qui consiste à apprendre à lire et à écrire, semble naturelle et les enfants l'abordent sans crainte.

    Le meilleur moyen d'apprécier la richesse de la narration est d'en faire l'expérience vous-même. Il n'est pas nécessaire d'être une conteuse brillante ou expérimentée pour réussir auprès des jeunes enfants. Ils sont généreux et enthousiastes, et vos efforts seront récompensés.

    Katherine Grier est narratrice et mère d'un enfant de quatre ans. Elle a étudié à l'Institute of Child Studies à Toronto (EPE, diplôme en études de l'enfant), elle a enseigné dans le cadre du projet pilote Mother Goose Enrichment Program et elle a été cofondatrice et codirectrice du Parent-Child Mother Goose Program, également à Toronto. Récemment, elle a été coordonnatrice du projet Stories Every Day, qui s'inscrit dans un programme d'extension touchant les garderies, mis en oeuvre par la Provincial Libraries Board à St. John's (Terre-Neuve).

    © 1997 Katherine Grier. Tous droits réservés. Cet article ne peut être reproduit en tout ou en partie sous aucune forme et d'aucune manière que ce soit sans l'autorisation écrite de l'auteure. On peut communiquer avec celle-ci à l'adresse suivante : 27 Waterford Bridge Road, St. John's (Terre-Neuve) A1E 1C5 ou au 94 Centre St., Kingston (Ontario) K7L 4E6.


    Au sujet de l'art de la narration

    Barton, Bob (1986). Tell Me Another: Storytelling and Reading Aloud at Home, at School and in the Community. Markham: Pembroke.

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    Lerach Helen (1993). Creative Storytimes: A Resource Book for Child Care Workers. Regina Public library.

    MacDonald, Margaret Read (1993). The Storyteller's Start-up Book: Finding, Learning, Performing and Using Folktales. Little Rock, Arkansas: August House.

    MacDonald, Margaret Read (1993). The Storyteller's Sourcebook: A Subject, Title and Motif Index to Folklore Collections for Children. Detroit: Gale Research.

    Liste de ressources

    Comptines et jeux de doigts (traditionnels et modernes)

    Lee, Dennis (1983). Jelly Belly. Toronto: Macmillan of Canada. (Modern)

    Matterson, Elizabeth (1991). This Little Puffin. Markham: Penguin Books. (Tried-and-true rhymes, fingerplays and songs, available in paperback)

    Mother Goose: A Canadian Sampler (1994). Published for the benefit of the Parent-Child Mother Goose Program. Toronto: Groundwood Books Ltd. (Traditional)

    Opie, Iona & Peter (1955). The Oxford Nursery Rhyme Book. London, England: Oxford University Press. (Traditional)

    Opie, Iona & Peter (1963). The Puffin Book of Nursery Rhymes. Markham: Penguin Books. (Traditional, available in paperback)

    Opie, Iona (editor) and Rosemary Wells (illustrator) (1996). My Very First Mother Goose. Cambridge, Mass: Candlewick Press. (Traditional)

    Ra, Carol F. (1987). Trot Trot to Boston: Play Rhymes for Baby. New York: Lothrop, Lee and Shepard Books. Out of print, but worth looking for at your library (Traditional).

    Watson, Clyde and Wendy (1971) Father Fox's Penny Rhymes. New York: Thomas Y. Crowell Co. (Modern)