À l'école de la créativité,
les enfants nous apprennent à accorder plus d'importance à la
démarche qu'au résultat
par Marilyn Foubert
Récemment, une amie me faisait la réflexion que ce qui compte
le plus dans la vie ce sont les expériences, et non les résultats,
mais que notre crainte de ne pas aboutir nous fait hésiter à nous
lancer dans une aventure nouvelle. Cette façon de voir les choses semble
coïncider avec la vision du monde des enfants. Les enfants sont en effet
beaucoup plus intéressés à l'expérience qu'à
son but. Ce sont des aventuriers, toujours prêts à affronter l'inconnu.
C'est à ceux et à celles qui s'en occupent qu'il revient de rendre
leurs expériences aussi enrichissantes que possible.
Quand j'ai commencé à organiser et à créer des
programmes d'art pour les enfants, je me sentais obligée de me renouveler
sans cesse dans les projets que je mettais sur pied. Les adultes ont tendance
à croire que si on demande aux enfants de revenir sur quelque chose qu'ils
ont déjà fait, comme un projet artistique, ils vont s'ennuyer.
Pourtant, l'expérience nous enseigne que c'est en se familiarisant avec
une méthode par la répétition que l'on acquiert savoir-faire
et confiance en soi. Les enfants adorent sentir qu'ils ont emmagasiné
une foule de connaissances au fil du temps. Ils sont enchantés lorsqu'on
vante leur savoir. J'aime faire durer un projet le plus longtemps possible.
Les enfants ont ainsi l'occasion d'y revenir et de prendre à son sujet
des décisions différentes. De cette manière, je peux aussi
encourager les enfants à explorer d'autres possibilités. À
une sculpture, par exemple, faite de bois, de carton et d'objets divers qui
ont été choisis, assemblés et collés, on peut plus
tard ajouter de la couleur et une texture.
Cette phrase que j'ai lue un jour m'a frappée : «Platon postulait
que l'art était à la base même de toute forme d'apprentissage.»
Quand j'aide les enfants à mener à bien leurs projets artistiques,
je suis toujours étonnée de voir l'énergie qui émane
d'eux lorsqu'on fait appel à l'expression et au développement
de leurs idées créatrices. Je m'émerveille de leur joie,
de leur bien-être, de leur confiance et de leur estime de soi et des habiletés
sociales dont ils font preuve dans leurs discussions et leurs échanges
d'idées. Ils font là des expériences qui seront marquantes
pour le reste de leur vie. Il est intéressant de constater que les enfants
prennent souvent grand plaisir à travailler à un projet avec d'autres
enfants en dépit des limitations que cette collaboration leur impose,
sur le plan de l'espace et du matériel. Pour beaucoup d'entre eux, le
travail en groupe augmente le plaisir - c'est tellement rafraîchissant
dans un monde archi-préoccupé par la réussite individuelle.
Les extraits suivants illustrent ce que j'entends par expérience créative.
- Je travaille avec un groupe d'enfants de trois à cinq ans. Avec de
la glaise, nous tentons de créer un environnement naturel. Nous préparons
d'abord le terrain sur lequel notre arbre sera planté et nous y ajoutons
toutes sortes d'objets que nous trouvons dehors comme des pierres, des vers,
des couleuvres et des escargots. Nous créons notre propre petit monde,
ce que font d'ordinaire les enfants lorsqu'ils pénètrent dans
leur univers créatif. C'est un univers où règne l'intimité.
Je suis à côté d'Anna et je la regarde pétrir,
resserrer, enfoncer et façonner la glaise. Elle lève vers moi
des yeux remplis d'enthousiasme et me dit : «J'ai l'impression que
Dieu nous regarde.»
- J'ai amené un groupe d'enfants à Granville Island à
Vancouver pour leur leçon d'art de la semaine. Ces enfants ont entre
cinq et sept ans. Nous nous rendons d'abord au marché, carnet à
croquis en main, pour trouver des sujets de dessin. Le choix ne manque pas :
fleurs, poissons, légumes, fruits et friandises. Après avoir
quitté l'agitation tumultueuse du marché, nous nous attardons
devant une vitrine à regarder les artisans travailler le verre fondu.
Nous pénétrons ensuite dans le calme de la galerie de verre
où nous sommes entourés de formes colorées installées
sur des étagères et transpercées de lumière. La
galerie a un effet apaisant sur les enfants qui ont tôt fait de s'étendre
sur le tapis pour dessiner les images qui les entourent. Au moment du départ,
Sam, ne pouvant plus se contenir, dit, un large sourire aux lèvres :
«J'ai découvert aujourd'hui des espaces dans ma tête où
je n'étais encore jamais allé.»
- Un matin d'hiver sombre et pluvieux, je me rendais sur la côte ouest
à mon cours matinal. Chemin faisant, je rencontre une femme accompagnée
d'un enfant qui s'arrête devant une sorte de ficelle foncée et
mouillée sur le trottoir. L'enfant est totalement absorbée par
cet objet à la forme étrange. Elle semble dans un autre monde.
Soudainement, l'adulte impatientée brise le charme et tire l'enfant
par le bras et en lui disant : «Ce n'est qu'un vieux lacet».
C'est comme si elle venait d'arracher quelque chose à l'enfant -
peut-être la possibilité de faire ses propres découvertes
et de tirer ses propres conclusions. La logique du monde adulte nous prive
souvent des merveilles que recèlent ces moments privilégiés -
l'occasion de voir les choses d'un autre il.
- Alors que je rentrais chez moi un soir, soudainement mes yeux s'arrêtent
sur un spectacle incroyable. Dans un appartement situé au rez-de-chaussée,
toutes les lumières sont allumées. Les rideaux sont complètement
ouverts et à travers les grandes portes-fenêtres apparaît
une gigantesque peinture abstraite des plus extraordinaires. L'appartement
est si éclairé qu'on peut apercevoir une foule de détails.
J'ai conscience que mon insistance à regarder à travers cette
porte-fenêtre peut être considérée comme une intrusion
dans la vie de ces gens, mais je n'arrive pas à résister à
la tentation. Le fait que la merveille que je contemple soit située
dans un des appartements d'une résidence pour personnes âgées
rend la chose encore plus extraordinaire, car ce n'est pas le genre d'art
que l'on pourrait s'attendre à trouver dans un milieu d'habitude assez
conservateur. Je n'en reviens pas. Soudainement, je m'aperçois que
je suis en fait en train d'examiner le contenu d'une garde-robe ouverte! Des
morceaux de plastique et de tissu pendent de l'étagère du haut,
épousant diverses formes et se chevauchant jusqu'au plancher. C'est
un moment palpitant. Alors que j'étais perdue dans mes pensées,
mon esprit vagabondant dans un autre monde, un déclic s'est fait. Je
suis revenue à la réalité. Le fait que j'aie pu me ramener
moi-même dans le présent m'a permis de m'approprier l'expérience
comme s'il s'agissait de ma propre création. Trop souvent, dans notre
empressement à tout montrer aux enfants et à leur faire découvrir
la réalité telle que nous la percevons, nous les privons de
leurs propres découvertes et de leurs propres conclusions. Peut-être
que si nous étions un peu plus à l'écoute et disposés
à stimuler leur imaginaire, leur expérience en serait enrichie.
J'essaie toujours de voir si j'ai raison de chercher à orienter la
créativité d'un enfant.
- J'initie les enfants à la gravure. Anna vient de terminer sa seconde
image qui est de taille assez réduite par rapport à son premier
concept. Elle m'indique qu'elle a dessiné un verre de vin et que tous
les petits points qui recouvrent la surface représentent les bulles
que fait le vin. Il y a un petit personnage dans le coin. À mon avis,
l'espace recouvert de points pourrait être un peu plus intéressant
et je demande à Anna de penser à ce qu'elle pourrait y ajouter.
Elle m'assure alors qu'elle a terminé. Une fois l'image imprimée,
je suis enchantée de ce que je vois. Je complimente Anna avec enthousiasme
sur sa création. Elle répond simplement : «Je te l'avais
dit». De toute évidence, elle était très consciente
du but de mon intervention.
Plus je travaille avec les enfants, et plus je m'instruis à leur contact.
J'espère que ces exemples réussiront à vous faire mieux
saisir la profondeur de l'expérience et la richesse des apprentissages
que font les enfants lorsqu'ils explorent leur univers créatif. N'oubliez
pas que nous portons tous en nous un pareil univers qu'il n'en tient qu'à
nous de l'explorer et d'en découvrir les merveilles.
Marilyn Foubert a étudié le design
textile à la School of Design du Sheridan College, à Port Credit,
en Ontario. Elle a participé à de nombreuses expositions et elle
a offert ses services dans divers établissements où sont mises
en valeur les activités créatrices et artistiques des enfants.