Les enfants : fardeau excessif ou principe sacr
Les enfants : fardeau excessif ou principe sacré?
par Sandra Griffin
« […] les communautés peuvent façonner ce que nous considérons comme des devoirs moraux et, par le fait même, ce que nous percevons comme un "fardeau excessif" ou ce qui s’appelle "en demander trop". » L. A. Blum (1994, p. 145)
Je suis un témoin de très longue date des progrès lents et laborieux réalisés dans le domaine de l’éducation et des soins à la petite enfance. Effectivement, des progrès substantiels ont été réalisés. La recherche a solidement démontré le caractère déterminant des premières années du développement de l’enfant et les effets positifs durables d’une éducation et de soins de qualité à cette étape cruciale. Les preuves s’accumulent à l’effet d’un lien solide entre la productivité et la santé en milieu de travail, et des services qui soutiennent l’équilibre travail-famille, tels des soins stables et de qualité pour les enfants.
En bref, la recherche démontre clairement qu’une éducation et des soins de qualité à la petite enfance ont des incidences positives durables sur les enfants eux-mêmes et sur les familles. D’autre part, elle expose tout aussi clairement le fait qu’une majorité significative des familles ne peuvent bénéficier d’une telle qualité de services au Canada. On estime à environ 1,2 million le nombre d’enfants au Canada dont les parents sont actuellement sur le marché du travail ou aux études, ou participent à des programmes de formation, alors que le nombre de places en service de garde réglementé, qu’il s’agisse d’un garderie/centre de la petite enfance ou d’un service en milieu familial, se limite à 500 000.
Comment expliquer que malgré une somme aussi impressionnante de recherches concluantes – qui, notons-le au passage, n’a pas d’équivalent dans le domaine des incidences positives concrètes que peuvent avoir les réductions d’impôt (revenu des individus ou des entreprises) sur nos économies provinciales, territoriales ou nationale – le Canada ne se soit pas encore engagé sur la voie d’une solution pour faire face à cette situation problématique? Pourtant, concernant les retombées des événements du 11 septembre 2001, nous avons rapidement accepté de modifier nos façons de faire, malgré les lourds « fardeaux » qu’il fallait supporter, telles les longues files d’attente aux aéroports et les nouvelles restrictions concernant les voyages, etc.
Je suis tombée récemment sur un article intéressant, dont la lecture m’a peut-être permis de trouver la réponse : en tant que pays et société, nous percevons la charge de nos enfants comme un « fardeau excessif »; nous pensons que les parents en demandent trop quand ils exigent du soutien pour l’éducation et les soins aux jeunes enfants; nous croyons qu’avoir des enfants est un « sacrifice » et un « fardeau » que les parents acceptent en toute connaissance de cause et doivent ensuite supporter sans se plaindre. De même, ce que nous réclamons en tant qu’éducatrices et partenaires des parents dans la mission la plus importante qui soit – que les jeunes enfants puissent développer leur plein potentiel en se retrouvant dans un milieu où leur santé et leur sécurité sont assurées, un milieu favorable aux apprentissages et susceptible d’en faire des individus socialement responsables – est également considéré comme une demande excessive. Ce concept, « fardeau excessif », était utilisé dans un article sur la vertu et la communauté (Blum, 1994) et défini comme une activité ou une caractéristique qui fait l’objet de demandes perçues comme de trop grandes exigences : exiger ce qui est considéré comme un « fardeau excessif », c’est « trop demander ».
Pour revenir à l’analogie avec les réductions d’impôt évoquée précédemment, il semble qu’elles ne soient pas quant à elles perçues comme une demande excessive; elles se traduisent pourtant par une diminution des services que le gouvernement est en mesure de fournir.
Dans les documents en cours de préparation pour les ateliers de perfectionnement sur le leadership de la FCSGE, nous explorons ce phénomène. Nous croyons qu’il est essentiel que les activités et caractéristiques aptes à fournir aux enfants le meilleur de ce qu’on peut leur offrir soient érigées au rang de valeurs au sein de nos communautés. Pour Blum (1994), une caractéristique ou une activité devient une valeur quand elle est considérée comme vertueuse.
Nous pouvons tous contribuer à ce que nos communautés se fassent les promoteurs des vertus que nous croyons essentielles à la santé et au bien-être collectif. Dans la plupart de nos collectivités, certaines vertus telles que la confiance, le civisme et la tolérance font déjà intégralement partie de la trame communautaire et sont particulièrement appropriées au maintien du bien-être collectif en général (p. 148). Or, les enfants sont au cœur de nos communautés. La responsabilité collective envers eux devrait être considérée comme une vertu tout aussi importante que la confiance, le civisme ou la tolérance.
Dans un article récent, Bob Couchman (Alliance nationale pour les enfants, mars 2002) déclare que « de toutes les responsabilités incombant à la société canadienne, l’éducation de nos enfants est la plus importante. Les préoccupations concernant les enfants doivent donc se situer au sommet de l’échelle de nos priorités, tant dans les programmes sociaux qu’en santé et en éducation, ainsi que dans toutes nos réflexions en matière de politique sociale. Les enfants ne peuvent se faire entendre sur la scène politique et rivaliser avec les divers groupes de pression pour faire valoir leurs demandes... Si la société canadienne avait un “principe sacré”, ce devrait être les soins et l’éducation qu’elle donne à ses enfants. »
J’aime cette idée de « principe sacré ». On entend souvent parler des enfants en termes fleuris; on fait souvent référence à eux comme à des « cadeaux » qu’ont reçus leurs parents. Mais comment exprimons-nous le fait qu’ils sont un cadeau à la société, que pour une collectivité les enfants sont un trésor précieux, et la responsabilité d’en prendre soin un principe sacré et non un fardeau excessif? Robert Glossop, de l’Institut Vanier de la famille, énonce des arguments déterminants à l’effet que, parents ou non, nous deviendrons tous dépendants des enfants que nous élevons ou que d’autres élèvent (correspondance, 12 mars 2002). Nombreux sont ceux qui voient dans cette évidence la raison pour laquelle nous devrions porter attention aux enfants – c’est en fait une question d’intérêt personnel! Robert Glossop continue en me rappelant qu’un ancien directeur de l’Institut Vanier de la famille, Hans Mohr, disait que si nous prenions soin de nos enfants aussi bien que de nos possessions, nous agirions mieux avec eux. C’est là une observation qui donne à réfléchir...
J’ai confiance en nous, en tant que secteur, pour continuer d’expliquer ce point de vue : tant que nous ne trouverons aucune solution à la « crise des services de garde », tant que ces services seront considérés comme un fardeau excessif, les enfants ne recevront pas de la société ce que celle-ci leur doit. Je suis enthousiaste quant au contenu de la trousse de documents qui sera utilisée lors de nos ateliers de perfectionnement sur le leadership. Il vous aidera dans votre travail de promotion au sein de vos communautés et auprès des gouvernements, pour faire évoluer la perception des responsabilités sociales envers les enfants du concept de « fardeau excessif » à celui de « principe sacré ». Il vous aidera aussi à faire concorder les besoins réels des enfants avec le langage fleuri que nous utilisons pour parler d’eux. Finalement, il confirmera que votre engagement auprès des enfants compte et que vos demandes ne sont pas excessives.
Sandra Griffin est directrice générale de la Fédération canadienne des services de garde à l’enfance.
Interaction, Vol. 16, No 2, Été 2002. P. 4-5. © CCCF







