Nous Sommes
Nous Sommes « l’État »!
par Sandra Griffin
J’ai récemment participé à une émission-débat animée par le Dr Mark Genuis, connu pour ses opinions de droite sur le rôle de la garde à l’enfance dans la vie des enfants et des familles. Le Dr Genuis voudrait nous faire croire que chaque fois qu’une mère ou qu’un père a recours à des services de garde au lieu de rester à la maison, il ou elle confie son enfant à « la garde de l’État » – que l’enfant sera mal servi et qu’il ne s’épanouira pas pleinement à cause des services de garde. Le Dr Genuis voudrait aussi nous faire croire que si seulement les familles pouvaient compter sur des diminutions d’impôt plus nombreuses au lieu de « gaspiller » leur argent en services de garde, le monde serait juste – et bien évidemment il aurait vu juste!
Malheureusement, le Dr Genuis a tort – tant au sujet de la garde à l’enfance en général qu’au niveau des fondements mêmes des peurs qu’il veut véhiculer, c’est-à-dire le concept du mal représenté par « la garde de l’État », l’appel lancé pour que « l’État » ne se mêle plus de la vie des familles, l’idée que les parents ne doivent pas avoir confiance en « l’État » pour ce qui est de leurs enfants, la notion que « l’État » attend les familles au détour et qu’il cherche à kidnapper les enfants canadiens afin de leur faire du tort.
Mais j’y pense! Dans une société libre et démocratique, nous sommes « l’État »! À ce titre, il est de notre devoir de veiller à mettre en place les structures qui répondent le mieux aux besoins de notre population. Notre réalité ressemble à ce qui suit. Sept mères sur dix ayant des enfants de moins de six ans occupent un emploi. Près de neuf mères sur dix qui ont un emploi retournent au travail moins d’une année après avoir accouché. Pour les trois millions d’enfants dont la mère a un emploi, il n’y a que 500 000 places dans des garderies réglementées. Aucune diminution d’impôt ne remplacera un deuxième salaire pour une famille. Il est bon que quelqu’un s’occupe des enfants, que ce soit les parents s’ils le peuvent ou sinon des éducatrices dans des services de garde de haute qualité. Il est difficile d’effacer chaque année qu’un enfant en pleine croissance passe dans un service de garde de piètre qualité. Le Dr Genuis, par ses attaques visant les dépenses pour les services de garde, en vient en fait à raccourcir la vie de nombre d’enfants.
Je tiens à rappeler au Dr Genuis que chacun d’entre nous contribue à « l’État » – que les gens travaillant au sein des services et des programmes de garde financés par les contribuables sont des êtres humains – et qu’un bon nombre d’entre eux s’intéressent à leur travail, comme les Canadiens qui œuvrent dans d’autres secteurs. Grâce à la publication récente de l’étude Oui, ça me touche!, nous savons que la majorité des éducatrices de la petite enfance et des professionnelles de la garde à l’enfance travaillant dans des garderies réglementées et des services en milieu familial ne disposent pas des ressources dont elles ont besoin pour offrir des services de la plus haute qualité – des services que nos enfants et leurs parents méritent, à titre de citoyens de « l’État » que nous appelons le Canada.
La majorité des enfants en milieu de garde évoluent dans un environnement sécuritaire et stimulant, auprès d’employées qui font de leur mieux compte tenu du sous-financement du système. C’est là une bonne nouvelle et la moindre des choses que nous soyons en droit de nous attendre pour nos enfants. Toutefois, si à titre « d’État » collectif nous augmentions les salaires des employées de ce secteur, si nous accroissions les occasions de poursuivre leur scolarité et si nous leur offrions de l’argent pour acheter les matériaux et les ressources nécessaires à des programmes stimulants, nous travaillerions véritablement à concrétiser la vision véhiculée par le Programme d’action national pour les enfants, qui vise à :
. soutenir les parents et renforcer les familles;
. favoriser le développement de la petite enfance;
. améliorer la sécurité économique des familles;
. offrir des expériences d’apprentissage précoces et continues.
Deux autres participants à l’émission-débat ont lancé des chiffres sur les réductions d’impôt qui permettraient aux parents de rester à la maison. Ils semblaient incrédules d’apprendre qu’on pourrait consacrer 2,2 milliards $ des recettes fiscales pour assumer les frais de la récente entente signée par les premiers ministres sur le développement de la petite enfance, les dollars des recettes fiscales étant « nos dollars ». Ils se sont trompés en supposant que le fait de dépenser « nos dollars » pour des services destinés aux enfants et aux familles était contraire avec le fait de mettre de l’argent dans les poches des parents.
Leur proposition consiste à donner de l’argent aux parents pour qu’ils puissent en faire ce qu’ils veulent. Selon eux, tout finit par s’arranger. Malheureusement, je ne sais pas trop comment; si nous répartissions cet argent entre les parents d’enfants ayant moins de six ans, ils recevraient considérablement moins que 200 $ par enfant par année. Combien de fois devrions-nous multiplier les 2,2 milliards $ pour remplacer tous les deuxièmes salaires des familles ayant deux revenus et les salaires des familles monoparentales? Les deux autres participants ne voulaient pas non plus entendre parler de la perte en revenu d’impôt que subiraient les coffres des provinces, des territoires et du Canada si les revenus des familles étaient moindres. Et, bien qu’ils vendent l’idée d’un choix, ils n’ont pas pensé que les parents ne pouvaient pas choisir ce qui n’existe pas puisque nombre d’entre eux n’ont pas accès à des services de garde de haute qualité. Un point c’est tout!
Pourquoi ne pas dépenser « nos dollars » pour assurer la sécurité du revenu des familles et offrir un milieu d’apprentissage et de soins stimulant pour les enfants? Des recherches corroborent les effets positifs de services de garde de haute qualité. Dans le présent débat, qui donc fait preuve d’insouciance en dépensant « nos dollars »? J’ai peine à croire que nous devions débattre de ce point. Les enfants représentent et représenteront toujours le véritable élément essentiel du Canada. Il est temps, Dr Genuis et compagnie, de prendre conscience de ce fait et d’investir notre argent en conséquence. Il s’agit là du meilleur investissement que nous, « l’État », puissions faire pour notre avenir collectif.
Interaction, Vol. 14, No 4, Hiver 2001. P. 4. © CCCF







