Un monde digne des enfants
Un monde digne des enfants
par Sandra Griffin
Une semaine avant que l’Assemblée spéciale des Nations unies ne se réunisse pour discuter comment tous les secteurs et tous les pays pouvaient travailler de concert pour créer Un monde digne des enfants, l’inimaginable s’est produit. La violence de la guerre, que nous avons pris l’habitude de voir au journal télévisé du soir dans tellement d’autres pays, s’est maintenant déplacée à la porte d’à côté. Et pour bon nombre d’entre nous, elle s’est même installée dans une pièce de notre maison.
« Maman, je suis la seule à m’être présentée au travail dans mon bureau. Est-ce que je devrais avoir peur? », m’a demandé Megan Griffin le matin du 11 septembre 2001 depuis Irvine (Californie).
Quelques instants après qu’un second avion eut frappé de plein fouet le World Trade Center et alors que d’autres avions volaient encore sans que l’on ne sache vraiment où ils se destinaient – après que l’inimaginable se soit déjà produit – et compte tenu qu’à ce moment tout était possible, que devais-je répondre à ma fille de 28 ans? Devait-elle avoir peur? Moi, j’avais peur. J’avais peur pour ma fille, mais aussi pour tous les membres de ma famille habitant aux États-Unis et pour toutes les familles qui avaient dit au revoir à un être cher sans savoir que ce serait leur dernier adieu.
J’ai encore peur. J’ai peur que nous soyons à une croisée de chemins critiques et que nous prenions le mauvais tournant, celui qui nous éloignera d’un ordre du jour visant à créer Un monde digne des enfants au moment où nous cherchions à lutter contre nos peurs. J’ai peur que nos efforts pour « éliminer le terrorisme dans le monde » ne causent des « dégâts collatéraux » qui toucheront au temps, à l’énergie et aux ressources nécessaires pour créer Un monde digne des enfants.
La Session extraordinaire des Nations unies consacrée aux enfants qui devait durer trois jours se voulait un suivi du Sommet mondial de 1990 sur l’enfance. Les participants à ce Sommet ont adopté un plan pour favoriser l’éducation, réduire les maladies, améliorer la santé des femmes et des enfants, et améliorer les conditions sanitaires et les disponibilités alimentaires. Les organisateurs des Nations unies disent que 75 chefs d’État et de gouvernement de cinq continents avaient confirmé leur présence à la Session, de même que plus de 3 000 organisations non gouvernementales (y compris la Coalition canadienne pour les droits des enfants) et des milliers d’enfants et de jeunes. La Session, qui était peut-être la conférence des Nations unies la plus englobante jamais organisée, devait mettre en vedette des lauréats du Prix Nobel, des chefs d’entreprise, des artistes et des auteurs.
Cette Session extraordinaire aurait été la deuxième occasion seulement de l’histoire où des chefs du monde se seraient rencontrées pour discuter des enfants et prendre des engagements en leur faveur. La première fois était le Sommet mondial de 1990 pour les enfants – le premier sommet des Nations unies à fixer des buts concrets, mesurables et limités dans le temps pour mettre en pratique les belles paroles et les bons sentiments que ces réunions suscitent. À l’échelle internationale, l’UNICEF a toujours suivi les progrès accomplis pour mettre en œuvre ces buts et en a fait rapport.
Trois millions d’enfants de moins qu’en 1990 mourront cette année de maladies évitables, près d’un milliard de personnes de plus ont accès à un meilleur approvisionnement en eau, la malnutrition a diminué de 17 % dans les pays en voie de développement, et le nombre net d’inscriptions à l’école primaire s’est accru – même si l’on tient compte de la croissance démographique. Toutefois, 149 millions d’enfants souffrent encore de malnutrition, 1,1 milliard de personnes n’ont pas encore accès à de l’eau potable, et le nombre de femmes qui meurent en accouchant est presque toujours le même avec 515 000 cas par année. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, près de 36 000 enfants sont morts de la faim le 11 septembre 2001.
Susan McClelland écrivait dans le magazine MacLean’s (le lundi 17 septembre 2001) : « Plus d’un million d’enfants au Canada – soit une augmentation de 28 % depuis 1989 – vivent maintenant dans des foyers dont le revenu est inférieur à ce que Statistique Canada appelle le seuil de faible revenu. Confrontés à des listes d’attente toujours plus longues avant d’obtenir des logements subventionnés, de plus en plus de familles ayant de jeunes enfants deviennent sans abri. Le nombre de personnes qui ont recours aux banques alimentaires s’est accru de 92 % au cours de la dernière décennie, et des études suggèrent que 40% des gens qui en bénéficient ont moins de 18 ans. »
On nous dit que la Session extraordinaire est simplement reportée et qu’elle aura lieu. On nous dit aussi que l’on achèvera d’établir le fondement pour un nouvel ordre du jour mondial visant à assurer les droits de survie, de protection et de développement des enfants et que l’on en conviendra lors de la Session extraordinaire. La tournure des événements par la suite dépendra de nous. Ironiquement, le 11 septembre 2001 marque le premier anniversaire de la ratification ici même au Canada de l’Entente des premiers ministres sur le développement de la petite enfance. Cette entente se veut une collaboration sans précédent entre les gouvernements provinciaux/territoriaux et fédéral pour appuyer « les efforts déployés par les familles et les communautés dans le but d’assurer le meilleur avenir possible à leurs enfants ».
Bien que la tragédie du 11 septembre 2001 éclipse cet événement historique pour notre secteur, servons-nous-en pour nous rappeler que nos enfants sont « le seul avenir d’une nation » et pour établir une collaboration entre tous les secteurs, les confessions et les pays afin d’assurer le meilleur avenir possible à tous les enfants. « L’union des forces » sans précédent que nous avons vue en réaction à la tragédie des attaques terroristes aux États-Unis doit s’accompagner d’un engagement en vue de créer Un monde digne des enfants parce que :
« Ce n’est qu’une fois que nous aurons créé un monde digne des enfants que le terrorisme sera vaincu. »
La sénatrice Landon Pearson, 18 septembre 2001, Ottawa (Ontario)
Sandra Griffin est directrice générale de la FCSGE. Elle est aussi vice-présidente de la Coalition canadienne pour les droits des enfants.
Interaction, Vol. 15, No 4, Hiver 2002. P. 4-5. © CCCF







