Press Room
Un drôle de mariage : la recherche sur le cerveau et la politique officielle
par Kathleen Flanagan-Rochon
Il y a des choses dans la vie qui vont naturellement de pair : les gâteaux d’anniversaire et les chandelles, le chant et la danse, le tonnerre et les éclairs, le vin et les roses. Au moment de saluer la fin du vingtième siècle, de nouvelles associations s’imposent à nous : le World Wide Web et les moteurs de recherche, la mise en attente des appels et l’affichage téléphonique, le bogue de l’an deux mille et le nouveau millénaire. Toutefois, une enquête informelle menée récemment auprès d’amis et de collègues à qui je posais la question de la relation entre la « recherche sur le cerveau » et la « politique officielle » a suscité des regards interrogateurs sinon de francs éclats de rire.
Qu’est-ce que la politique officielle de toute façon? En termes très simples, la politique officielle est une déclaration, une orientation ou une position prise par un organisme public (y compris gouvernemental) sur un certain nombre de questions. Par exemple, on peut présenter une politique sur des projets d’emploi, sur des questions environnementales ou sur les enfants et la famille. Une bonne recherche est essentielle à l’établissement d’une politique valable, car une politique officielle doit être pertinente, réaliste et capable de surmonter l’épreuve du temps. Dans le monde d’aujourd’hui, une politique officielle doit également être bâtie sur la collaboration, sur les partenariats et elle doit être comptable envers la collectivité à qui elle s’adresse.
Rien d’étonnant, donc, à ce que la nouvelle recherche sur le développement du cerveau ait d’énormes ramifications sur le plan de l’élaboration des politiques. Confirmant ce que l’expérience de la vie avait appris à une foule de gens, les nouvelles technologies nous ont fourni la preuve indéniable que les premières années de la vie ont une incidence profonde sur le développement de la personne. Les résultats actuels, toutefois, révèlent une réalité mille fois plus palpitante que nos rêves les plus fous et jettent, en matière de politiques touchant les enfants, les assises de nouvelles orientations plus solides et plus puissantes que ce qu’il nous a été donné de voir depuis des années. Les résultats de la recherche sur le cerveau ont certes largement contribué à l’élaboration de politiques éclairées.
Même si la technologie qui sert de fondement à la recherche sur le cerveau est perfectionnée et même si le cerveau est un organe complexe, les grandes leçons à tirer de cette recherche sont fondamentales et élémentaires. Nous savons que l’enfant naît avec un nombre incroyable de cellules cérébrales, déterminées par l’hérédité et les conditions prénatales. Nous savons aussi que la façon dont ces cellules cérébrales se rattachent entre elles dépend de l’expérience en bas âge et produit un effet indélébile. Nous avons appris que l’expérience au cours des trois premières années de la vie influe sur le succès de l’enfant à l’école, sur sa capacité d’entrer plus tard en relation avec autrui et, pour une large part, contribue à façonner le genre de personne que sera le citoyen de demain.
C’est l’incidence à long terme du développement du cerveau en bas âge qui a retenu l’attention de secteurs autres que les secteurs traditionnels de la santé et des services sociaux. Les conclusions de la recherche sur le cerveau ont en fait favorisé l’établissement de nouveaux partenariats axés sur l’élaboration de politiques officielles dans le domaine de l’enfance. Les gens d’affaires s’aperçoivent qu’investir tôt dans le développement de l’enfant peut avoir un incroyable retentissement sur le développement économique de nos collectivités, de nos provinces et de notre pays. Les législateurs ont tout avantage à comprendre que la recherche sur le développement du cerveau en bas âge peut leur servir à promouvoir la sécurité de notre environnement.
Au début des années 90, la politique officielle a été marquée par un regain d’intérêt pour les avantages qu’offrent l’intervention précoce et la prévention et par une prise de conscience de l’incidence des déterminants de la santé sur le bien-être général de la population. Le terrain était propice à la diffusion des résultats de la nouvelle recherche sur le cerveau. Pour la première fois, la recherche sur le développement de l’enfant jouissait de l’attention du public sur une vaste échelle et faisait les manchettes des magazines populaires et des émissions de radio et de télévision. Entrevues, articles et suppléments spéciaux consacrés à la question ont paru dans des documentaires télévisés et des revues d’actualité. Il n’était plus seulement question dans les milieux universitaires des résultats de la recherche sur le cerveau, mais on en parlait aussi à la pause-café, aux repas et dans les réunions communautaires.
Les gouvernements n’ont pas tardé eux non plus à réagir à ces importants et fascinants résultats. Dans un effort de partenariat novateur, tous les paliers de gouvernement au Canada ont entrepris l’élaboration d’un programme national pour les enfants. Les gouvernements provinciaux et territoriaux ont commencé à se créer des plans d’action individuels, avec la même idée en tête : investir dans la petite enfance.
À l’Île-du-Prince-Édouard, les résultats de la recherche sur le cerveau ont servi de fondement à l’établissement d’un cadre d’action politique à l’égard des enfants. Ce cadre d’action met en relief quatre grands facteurs qui influent sur le bien-être des enfants, de la période prénatale jusqu’aux premières années de fréquentation scolaire. Dans cette province, les conclusions de la recherche sur le cerveau prennent la forme de politiques bien concrètes. Le premier facteur ou élément du cadre d’action a trait à la promotion de relations chaleureuses et sécurisantes. Dans le secteur de la santé et des services sociaux, la politique s’intéresse à l’éducation des parents, aux soins et à l’éducation de la petite enfance et aux services de relève pour les familles dont un enfant a des besoins spéciaux. Il y est question aussi de la nécessité de tenir compte du traitement de la dépression chez la mère; de la création et de l’administration de programmes de toxicomanie pour les femmes; des lois, des projets et des services de soutien destinés à contrer la violence familiale; des programmes et services relatifs aux placements en famille d’accueil et à la protection de l’enfance.
Ces principaux facteurs n’ont pas seulement jeté les assises d’un cadre d’action politique, mais ils ont également encouragé la formation d’ententes de partenariat multisectorielles en vue de répondre aux besoins des enfants. Au sein du gouvernement provincial de l’Île?du?Prince?Édouard, un comité interministériel sur le sain développement de l’enfance a été établi; il est formé de représentants des ministères de la Santé et des Services sociaux, de l’Éducation, des Services communautaires et du Procureur général, et du Développement.
La politique découlant de ce premier facteur influe naturellement sur les programmes et les services qui relèvent des ministères réunis dans le cadre de l’entente de partenariat. Le ministère de l’Éducation doit se pencher sur le contenu des programmes d’enseignement portant sur la vie familiale. En outre, les stratégies visant à aider les mères adolescentes à terminer leurs études secondaires doivent comporter des façons d’optimiser la relation de la mère avec son jeune enfant. Le ministère des Services communautaires et du Procureur général est chargé des programmes destinés aux jeunes délinquants, dont certains sont des parents; des travaux sont en cours en vue de créer un programme d’éducation parentale ordonné par les tribunaux. Il faut se pencher sur les besoins des parents incarcérés et sur leur relation avec leurs enfants. Les politiques et les pratiques en matière de droit familial doivent accorder la priorité au maintien d’une relation sécurisante entre parent et enfant. Le premier grand facteur a aussi des retombées politiques pour le ministère du Développement au sens où l’on doit, dans les stratégies et les programmes d’emploi, accorder une importance centrale à l’encouragement et au maintien d’une relation favorable et sécurisante entre parent et enfant. Les stratégies d’emploi doivent tenir compte des besoins des enfants et soutenir les efforts déployés par les parents pour y répondre.
Le second élément important du cadre d’action consiste à réduire au minimum les risques connus. Le projet mené à l’Île-du-Prince-Édouard ayant trait essentiellement à la promotion d’un sain développement de l’enfant durant la période prénatale jusqu’aux premières années de fréquentation scolaire, sa portée est vaste. Un certain nombre de décisions politiques ont été prises à l’appui de projets visant l’atteinte de cet objectif, y compris la stratégie de réduction du tabac à l’Î.P.É., le conseil d’intervention en matière de violence familiale mis sur pied par le Premier ministre, le programme pour les parents adolescents, le programme de soins périnatals et les ententes de partenariat communautaires comme le Programme d’action communautaire pour les enfants, le Programme canadien de nutrition prénatale et Best Start. Le second élément a aussi une portée politique dans d’autres domaines de préoccupation, comme les pratiques agricoles, y compris l’usage et le contrôle des pesticides.
La technologie ayant permis aux chercheurs d’explorer certaines zones de l’activité cérébrale a contribué au troisième grand facteur du cadre d’action de l’Î.P.É., miser sur les périodes critiques d’apprentissage. Ce point a d’importantes retombées politiques pour l’Î.P.É., puisqu’un programme provincial d’enseignement à la maternelle est actuellement mis à l’essai dans les programmes d’éducation de la petite enfance. Comme la question de l’accès à la maternelle n’est pas encore résolue à l’Î.P.É., l’examen des périodes critiques d’apprentissage alimentera ce débat. Parmi les autres questions d’intérêt politique, on trouve l’alphabétisation familiale, l’éducation parentale, l’accès à des programmes de soins et d’éducation complets pour la petite enfance, la révision du programme d’enseignement au primaire et la mise en place d’instruments et de stratégies en vue de favoriser la disposition à l’apprentissage.
Le succès reconnu de certains programmes comme le Perry Preschool Project, Hawaii Healthy Start et le Programme d’action communautaire pour les enfants milite en faveur de la pertinence du quatrième grand élément du cadre d’action politique : promouvoir et soutenir l’intervention précoce. Les résultats de la recherche sur le cerveau indiquent que l’intervention peut avoir une incidence sur le développement du cerveau, et dans bien des cas, le facteur temps est crucial. Cette constatation a des retombées politiques sur les services d’intervention précoce, le maintien des ressources consacrées aux services de garde d’enfants ayant des besoins spéciaux et les projets d’évaluation précoce et continue de l’enfant. L’Î.P.É. a déjà réagi en donnant son appui à un programme intensif pour les enfants autistes et à un projet spécial d’examen du système d’éducation.
Afin de concrétiser le cadre d’action politique, le comité interministériel a conclu des ententes de partenariat à l’extérieur du gouvernement dans le but de concevoir une stratégie pluriannuelle sur le sain développement de l’enfant. Cette stratégie sera axée sur des projets, des programmes et des services existants et sera élaborée en collaboration avec des collectivités, des entreprises et d’autres organismes du secteur public. Les consultations auxquelles donneront lieu la stratégie de l’Î.P.É. seront intégrées à des consultations plus vastes portant sur le Programme national pour les enfants.
L’établissement d’une politique officielle en réponse aux grandes conclusions de la recherche sur le cerveau a, à son tour, une portée politique plus large : nous devons trouver le moyen de prouver que nos interventions portent fruit. Si nous voulons réagir de façon stratégique à ces enseignements, nous devons élaborer et tenir à jour des systèmes de données nous permettant d’établir des objectifs réalistes pour nos enfants et d’évaluer les progrès accomplis. Cette obligation a des répercussions à tous les paliers de gouvernement. Si nous voulons être en mesure de rendre compte de nos actes, il nous faut le soutien continu de programmes comme Visions de la garde d’enfants et l’Enquête longitudinale nationale sur les enfants.
L’élaboration d’une politique officielle fondée sur les résultats de la recherche sur le cerveau nous oblige également à assurer un équilibre dans l’allocation des ressources consacrées aux enfants, aux jeunes et aux familles. Les fascinantes conclusions qui soulignent l’incidence à long terme de l’expérience en bas âge ne doivent pas nous faire oublier la vulnérabilité de certains jeunes et la pérennité de leurs besoins.
Les résultats de la recherche sur le cerveau fournissent des preuves indéniables et concrètes de la nécessité d’investir dans les premières années de la vie, tout en faisant naître en nous l’espoir de pouvoir réellement améliorer le sort des enfants. Ces mêmes résultats, toutefois, nous obligent à agir sur la foi des données que nous avons en main. La politique officielle doit commencer à colmater la brèche qui sépare la théorie de la pratique. Un drôle de mariage? Assurément pas!
Kathleen Flanagan-Rochon est coordonnatrice des services communautaires à la Child, Family and Community Services Division, Department of Health and Social Services, à l’Île?du?Prince?Édouard.
Interaction, Vol. 13, No. 1, Printemps 1999. P. 26. © CCCF







