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Sécurité ou stimulation : le dilemme du terrain de jeu
par Peter Kells
Jusqu’où pousser le désir de sécurité? C’est une question que l’on se pose souvent lorsqu’on regarde nos terrains de jeu. Au cours des dernières décennies, la population est devenue de plus en plus sensibilisée aux blessures qui s’y produisent. Au Canada, le Système canadien hospitalier d’information et de recherche en prévention des traumatismes (SCHIRPT) recueille des statistiques sur les blessures qui surviennent sur les terrains de jeu. Dans bien d’autres parties du monde industrialisé, il y a des statistiques qui font état de résultats semblables à ceux du SCHIRPT, si bien qu’on se rend compte, à l’échelle internationale, qu’il n’est pas rare que les enfants se blessent en jouant. À cela s’ajoute le fait que nous vivons dans une société de plus en plus incline à la controverse. Il y a donc un nombre croissant d’organismes qui s’intéressent, à l’échelle provinciale, nationale et internationale, à la question de la sécurité des terrains de jeu.
Au Canada, CSA International a publié en 1998 une norme révisée pour les terrains de jeu (CAN/CSA-Z614-98 Guide sur les aires et l’équipement de jeu). Cette norme est devenue au Canada le point de référence pour l’établissement des exigences relatives aux terrains de jeu et à leur équipement. Elle a été pour une large part harmonisée avec les exigences techniques de l’American Society for Testing and Materials (ASTM) F 1487, suivant en cela la tendance internationale. Au cours des dernières années, de nouvelles normes pour les terrains de jeu ont été élaborées pour la Communauté économique européenne, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, et un comité au Japon est en train d’établir des normes pour les terrains de jeu publics. Deux conférences internationales sur la sécurité des terrains de jeu se sont aussi tenues à la University of Pennsylvania.
Un certain nombre d’organismes privés comme SécuriJeunes Canada, le National Program for Playground Safety aux États-Unis ainsi que diverses associations de parcs et de loisirs, comme l’Ontario Parks Association et l’Association canadienne des loisirs/parcs, de même que des organismes gouvernementaux comme Santé Canada, ont produit des vidéos, des dépliants et des sites Web mettant en relief les enjeux associés à la sécurité des terrains de jeu de façon à sensibiliser le public. La question fondamentale à laquelle tous ces organismes tentent de répondre est « Jusqu’à quel point doit-on rechercher la sécurité dans un terrain de jeu? »
Il règne aussi à propos des terrains de jeu un climat complètement nouveau dans le milieu de la réglementation. Dans l’espoir d’assurer la sécurité du public, la plupart des acheteurs au sein des gouvernements municipaux et provinciaux exigent des fournisseurs qu’ils garantissent une certaine forme de conformité avec une norme d’application facultative. Dernière nouveauté en Ontario, le ministère des Services sociaux et communautaires exige maintenant des personnes qui exploitent un service de garde réglementé qu’il soit conforme à la norme CSA. Certains gouvernements provinciaux songent à rendre cette norme obligatoire pour toutes les aires de jeu publiques. Aux États-Unis, la loi exige dans au moins six États la conformité avec les lignes directrices de la Consumer Product Safety Commission.
Lorsque des règles sont en place, elles doivent aussi être appliquées. À cette fin, toute une industrie d’inspecteurs et de vérificateurs de terrains de jeu a vu le jour. Le U.S. National Playground Safety Institute a établi des programmes de formation d’inspecteurs agréés en sécurité des terrains de jeu. Au Canada, l’Association des parcs et loisirs a créé des programmes pédagogiques menant à la désignation d’inspecteurs canadiens agréés en terrains de jeu et à un niveau de vérificateurs plus avancé.
En Ontario, l’Ontario Parks Association (OPA) a créé l’Ontario Playground Academy afin d’accroître les connaissances des gens et leur sensibilisation non seulement à la sécurité des terrains de jeu, mais aussi aux bonnes façons d’agir dans le domaine de l’entretien de ces terrains, de la valeur ludique des lieux et des possibilités qu’ils offrent, de l’aménagement du terrain et de son administration. Les diplômés de ce programme de six jours reçoivent la désignation de Registered Ontario Playground Practitioner (praticien enregistré des terrains de jeu en Ontario). Ces programmes et d’autres visent à accroître la sensibilisation des inspecteurs aux enjeux en matière de sécurité et, dans le cas de l’OPA, à préciser ce qu’on entend par un terrain de jeu « bien conçu, bien entretenu, novateur et stimulant ».
Ce qui nous ramène à la question de départ : Jusqu’où pousser le désir de sécurité? La science de la gestion du risque a élaboré un concept selon lequel une chose est sécuritaire si les risques qu’elle pose sont jugés acceptables. Cette idée suppose deux activités : mesurer le risque et juger de son acceptabilité. On peut appliquer cette logique au couteau du boucher : c’est un outil assurément dangereux, mais les risques qu’il pose sont acceptables vu les avantages qu’il procure.
Jusqu’à quel point un terrain de jeu devrait-il donc être sécuritaire? Le but d’un terrain de jeu est d’offrir du plaisir qui, à son tour, favorise le développement mental et physique. Nous devons examiner le concept de sécurité dans le contexte de celui de plaisir. Il n’existe pas de définition arbitraire de la sécurité : c’est une question toute relative. C’est pourquoi on n’utilise presque jamais le mot « sécurité » dans les normes en matière de terrains de jeu, car c’est une notion qui défie toute définition. Le terme le plus couramment employé est « réduction du danger »
En 1987, les Play For All Guidelines aux États-Unis donnaient les définitions suivantes :
. un danger : quelque chose que l’enfant ne voit pas;
. un défi : un risque que l’enfant perçoit et qu’il choisit ou non d’affronter.
Les enfants ont besoin de courir des risques pour mettre leurs compétences et leur courage à l’épreuve. Un terrain de jeu sans risque n’est ni possible ni souhaitable. Le but est de réduire les blessures pouvant entraîner la mort ou un état débilitant - sans éliminer le défi. C’est pourquoi on met l’accent sur les types de dangers susceptibles de causer des blessures graves dans le CSA Standard. Des choses comme des enchevêtrements de cordes et de colliers (qui peuvent causer la strangulation), tout ce qui peut emprisonner la tête et le cou ou des chutes sur des surfaces dures sont des dangers courants qui peuvent être évités.
Une balançoire procure beaucoup de plaisir. L’utilisation d’une balançoire exige une certaine dextérité, de l’équilibre et un sens du mouvement de la part de l’enfant, mais il y a toujours un risque de chute – un risque que l’enfant court en toute connaissance de cause. Un support de balançoire rouillé qui brise est un danger que l’enfant ne peut pas voir et qui doit être évité. La solution consiste à retirer le danger tout en conservant le défi associé à l’usage de la balançoire. Notre devise doit être de conserver les éléments stimulants du terrain de jeu tout en réduisant les « dangers » qu’il pose.
Souvent, les éléments stimulants exigent davantage d’entretien, coûtent cher à bâtir, exigent une conception soignée et posent un plus grand danger pour l’enfant. Pourtant, si, dans notre soif de sécurité, on retire tout élément stimulant des terrains de jeu, les enfants vont rechercher des défis ailleurs comme dans les chantiers de construction des environs ou dans la vandalisation du terrain de jeu. Les enfants vont utiliser le terrain de jeu au-delà des limites de leurs capacités – c’est leur façon de découvrir leurs limites. Un terrain de jeu devrait être un endroit où il est possible de mettre à l’épreuve les limites de leurs capacités sans risque de blessures graves. Créer et entretenir de tels endroits, tel est notre défi et notre dilemme.
Peter Kells est très impliqué dans la conception, la fabrication, l’évaluation des aires de jeu, la formation et la rédaction de standards pour les terrains de jeu depuis plus de 18 ans. Il est le président de la Canadian Association of Playground Practitioners et est membre du CSA Technical Committee on Children’s Playspaces. Peter demeure à Ottawa et est président de Grace-Kells Consultant Inc.
Interaction, Vol. 16, No 2, Été 2002. P. 21-22. © CCCF







